EMMANUEL DESLOUIS: ENTRETIEN AVEC TRAN QUANG HAI SUR LE CHANT DIPHONIQUE

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Entretien avec Tran Quang Hai,

ethnomusicologue –
eurasie.net
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© E. Deslouis

Eurasie : Qui sont les touvas ?

Tran Quang Hai : Ce sont des nomades d’origine turco-mongole qui vivent au centre de l’Asie centrale dans la république de Touva. Un minuscule territoire de 300 000 habitants (200 000 touvas et 100 000 Russes). Leur territoire est « emmuré » entre des montagnes : Sayan au nord et à l’est, l’Altaï au sud et à l’ouest.

Eurasie : Cela les a-t-il préservé des autres peuples ?

Tran Quang Hai : Pas vraiment ! Au IIe siècle av. J.C., les Huns ont foulé leur sol. Au début de l’ère chrétienne, les tribus touva subissaient l’influence politique des Janbiman, puis celle des Gogann. Du VI au VIIe siècle, leur territoire faisait partie d’un kaganat türke, puis ougrien les deux siècles suivants. Du IX au XIIe siècle, Touva fut dominé par un ancien état kirghize. Avant de tomber sous le joug de seigneurs mongols jusqu’au XVIe. Les deux siècles suivants, il fut rattaché aux états Attynkhan et Dzungar. Du XVIII jusqu’au début du XXe siècle, il passa sous la coupe de l’empire chinois des Mandchous…

Eurasie : Enfin !

Tran Quang Hai : Et ce n’est pas fini ! Touva a même été un état indépendant de 1921 à 1944, sous la protection de l’URSS, avant d’être absorbé dans l’Union jusqu’en 1991. Date à laquelle elle est devenue une république russe.

Eurasie : Quelle histoire !

Tran Quang Hai : Comme vous dîtes ! Ce fut un véritable carrefour de cultures, de religions et de peuples. Et pourtant, il en a émergé des éléments culturels uniques, comme le chant de gorge aussi appelé chant diphonique.

Eurasie : Quand a-t-on vu apparaître les premiers chanteurs de gorge à Touva ?

Tran Quang Hai : Les premiers chanteurs connus sont apparus au milieu du XIXe siècle. Mais le développement du chant diphonique ne date que des années 1930. En 1934, des chercheurs russes ont enregistré des disques 78 tours de ce type de chant, ce qui a permis à un musicologue Aksenov de l’étudier en profondeur et de publier en 1964, soit 30 ans plus tard, le premier article scientifique de qualité sur le chant diphonique.

Eurasie : Qu’appelez-vous le chant diphonique ?

Tran Quang Hai : C’est un chant qui se caractérise par l’émission de deux sons simultanément : l’un est appelé le son fondamental ou bourdon, l’autre est appelé le son harmonique. Le premier son est tenu à la même hauteur durant tout le chant, tandis que le second peut varier pour créer une mélodie. Du point de vue du son, on retrouve des similitudes avec une personne qui joue de la guimbarde : avec un son grave constant et une mélodie plus aigue.

Voici le spectre d’un chant diphonique. On distingue clairement le son fondamental et l’harmonique (les deux lignes bleues).

Eurasie : Ce chant crée t-il des harmoniques ?

Tran Quang Hai : Non. En fait, c’est le mariage de toutes les harmoniques qui produit le timbre de notre voix. Mais on n’entend qu’un seul son. Dans le cas du chant diphonique, c’est une technique qui permet de dissocier clairement deux sons. Le fameux fondamental et un groupe de sons harmoniques qu’on appelle le formant.

Eurasie : Est-ce compliqué de produire ce type de sons ?

Tran Quang Hai : Reproduire ces sons n’est pas vraiment difficile. Mais les maîtriser et en faire un chant de qualité nécessite des décennies de travail !

Eurasie : Pourriez-vous nous décrire ces techniques ?

Tran Quang Hai : J’ai découvert plusieurs méthodes. La première consiste à laisser la langue à plat et à ne bouger que la bouche et les lèvres. En prononçant comme collées entre elles les deux voyelles U et I, comme si l’on disait OUI. On parvient à entendre une faible mélodie harmonique.

Eurasie : la seconde méthode permet-elle de produire des harmoniques plus distinctes ?

Tran Quang Hai : Oui. Il faut tout d’abord chanter avec la voix de gorge la syllabe OU. Puis prononcer la lettre L. Dès que la pointe de la langue touche le palais, il faut la conserver dans cette position. Ensuite, il faut prononcer la voyelle U, avec la langue toujours collée au palais. Essayer de nasaliser les sons, c’est à dire les prononcer comme en parlant du nez. Et prononcer les sons U et I de manière liée puis alternée. Grâce à cette méthode, on obtient le bourdon et les harmoniques. En variant la position des lèvres ou de la langue, on arrive à moduler la mélodie.

© tran quang hai

Eurasie : Comment avez-vous réussi à identifier le rôle de la bouche et de la langue dans ce chant ?

Tran Quang Hai : En fait, j’ai joué le cobaye. Je me suis soumis aux rayons X tout en chantant, ce qui a permis d’étudier scientifiquement cette technique. En me lançant en premier dans ce domaine expérimental, j’ai permis de « démocratiser » le chant de gorge.

Eurasie : Cela vous a-t-il rapproché des chanteurs de la Touva ?

Tran Quang Hai : Oui. En 1981-1982, nous avons organisé à Touva des rencontres de chanteurs de Sibérie. Et le premier festival de chant diphonique a été organisé à Touva en 1991. Et suprême honneur, en 1995, j’ai été invité comme président du jury du festival de chant de gorges. C’est une reconnaissance de mon travail de chanteur, de compositeur et de chercheur dans le domaine du chant diphonique.

Eurasie : Le chant diphonique fait-il des émules ?

Tran Quang Hai : Depuis que j’ai été président du jury, il y a eu un déferlement de groupes de Touva. Maintenant, même les femmes sont autorisées à chanter. Les problèmes économiques de ce pays n’y sont pas étrangers, si cela peut leur permettre de s’en sortir économiquement. Il y a 30 ans, il n’y avait qu’une dizaine de chanteurs diphoniques. Aujourd’hui, il y en a des milliers ! Cela explose car il y a de la demande en Occident, on peut remplir des salles avec des groupes Touva.

Eurasie : Ce chant est-il figé ou évolue t-il ?

Tran Quang Hai : Il y a de la compétition donc il évolue. Aujourd’hui les chanteurs ont développé de nouvelles techniques de chant, il y a une véritable émulation. D’ailleurs, de jeunes chanteurs utilisent le chant diphonique dans la musique pop, dans le hip hop, et même certains groupes de hard rock.

Le DVD « Le chant diphonique »

Eurasie : Existe t-il un tel chant dans d’autres parties du monde ?

Tran Quang Hai : Oui. Même si on trouve le plus grand nombre de chanteurs diphoniques autour de la chaîne de l’Altaï dans les populations de Mongols, Touvas, Khakhash, Bachkirs. Ainsi, on en trouve au Rajastan en Inde, chez Xhosas en Afrique du Sud. Ces derniers ont copié le bruit que fait un coléoptère placé devant la bouche. Il y a aussi les moines tibétains des monastères Gyütö et Gyüme. Ils utilisaient une technique particulièrement violente pour se casser les cordes vocales et obtenir cette voix caverneuse qui les caractérise : ils mangeaient de la neige et se faisaient vomir, plusieurs heures par jour. À ce régime, les cordes vocales se gonflaient, s’enflammaient avant d’être cassées à vie.

Eurasie : Comment s’initier à ce domaine de chant ?

Tran Quang Hai : En suivant des cours ou des stages. Je peux aussi vous conseiller de vous inspirer de mon DVD « Le chant diphonique » édité par le CRDP de La Réunion, où je détaille les techniques de chants, et où l’on voit des chanteurs diphoniques du groupe Huun Huur Tu, faire une démonstration de ce chant.

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis

One response »

  1. Dear M° Hai thanks a lot for your last mails! They are so precious and important to give informations. The workshops are going always better. A big big hug and I wish You a wonderful new year max

    Date: Mon, 29 Dec 2014 09:51:26 +0000 To: max871987@hotmail.it

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