ULRICH : Deep Throat, le chant de Touva

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Deep Throat, le chant de Touva

Le 05 novembre 2010 — Par Ulrich
Deep Throat, le chant de Touva
 
 
C’est le pays des aigles, ancienne république soviétique devenue russe, coincée entre son grand frère mongol et ses petites sœurs sibériennes. Lorsqu’on prononce son nom, Touva, on imagine mal que ces 170 500 m² de terre cache un des plus précieux trésors culturels au monde : le chant traditionnel diphonique. Cette contrée montagneuse, traversée par de multiples rivières et où les lacs se comptent par milliers, est un pays rude. Il suffit de regarder les portraits de ces visages burinés, miroirs à peine troublés du paysage accidenté qui les entoure. Et pourtant, entre ces montagnes, durant des siècles s’est développée une technique vocale particulière : le chant de gorge. Sur le papier, ça semble assez simple : un Touvain produit à partir de sa gorge plusieurs notes… en même temps. En pratique, nous autres occidentaux, plus habitués aux chants polyphoniques que diphoniques, sommes incapables de le faire. Nos cordes vocales ne produisent qu’une seule note à la fois.

Voyageurs de l’intemporel, les chanteurs touvains ont perpétué cette tradition du chant par delà les âges et le caprice des hommes. A peine toléré sous le régime soviétique, le chant de gorge a dû emprunter quelques chemins de traverse pour survivre et surtout s’adapter à un environnement artistique qui lui était hostile. Ses interprètes se sont donc cachés ou ont volontairement travesti leur patrimoine en l’adaptant au canon soviétique, l’important étant à leurs yeux sa sauvegarde coûte que coûte. Cette variété qui ne porte pas son nom a envahi les ondes et obscurcit un peu le tableau de ce chant très pur à l’origine. Il fallut la chute du bloc soviétique pour qu’il renaisse véritablement et parte à la conquête d’un monde médusé.

Le Chant de Touva est avant tout un chant de l’âme, un chant que l’on rencontre par accident, un jour où fatiguées par toutes les sonorités synthétiques et électriques, vos oreilles aspirent à autre chose, à une sérénité, à une nouvelle écologie de l’oreille. Et vous partez en voyage, vous découvrez que dans les plaines de Mongolie, un curieux chant monte de la terre et vous vrille sans trop savoir pourquoi l’estomac. Votre gesticulation pour en savoir plus auprès de vos hôtes, ne vous apprendra rien, sinon un silence rieur. La lumière viendra de votre retour, car dans un coin de votre esprit et votre coeur, vous voulez savoir. De fil en aiguille, vous commencerez à discerner ce à quoi vous avez à faire, un chant d’un autre univers, très loin du canon occidental, un chant à part. Et plus vous vous en imprégnez, plus vous découvrez ses nombreuses subtilités et ses différentes techniques.
Le plus populaire des chants de gorge repose sur une technique qui se nomme Khomeii, il est considéré comme le plus doux des chants. Imaginez le vent sifflant entre les pierres et vous aurez une bonne image de ce que peut être le Khomeii. Les chanteurs adeptes de cette technique sont généralement considérés à Touva comme des maîtres. Et paradoxalement, c’est aussi le chant qui s’exporte le mieux en Occident. Deux artistes sont devenus, en quelques années, très importants grâce à cette technique de chant : il s’agit de Sainkho Namtchylak et de Kongar-ool Ondar. La première a su mieux que quiconque apprivoiser le monde occidental à sa technique de chant. Entre improvisation et tradition, Sainkho Namtchylak invite à une danse perpétuelle avec les cieux. Jouant avec la censure soviétique, elle enregistra des chants ethniques à tendance pop, véritable pied de nez, brisant ainsi tous les discours officiels et officieux. Dans la misère, on peut choisir de mettre en scène une pseudo-soumission, une fausse conscience patriotique ou le nihilisme. Sainkho Namtchylak a choisi sa liberté de ton, parfois bien loin des canons de l’esthétisme occidental, parfois très proche.
Dans une autre vie, Kongar-ool Ondar aurait pu être la bête de foire qu’on exhibait dans ces freak shows. Invité par David Letterman et par quelques grands noms américains, Kongar-ool Ondar n’en est pas moins considéré dans son pays comme un “trésor national”. Immensément populaire, sa parfaite maîtrise du chant diphonique en fait un maître, reconnu et respecté un peu partout dans le monde. Son chant a ceci de particulier qu’il évoque aussi bien un didgeridoo qu’un soundsystem jamaïcain. Plus technique que Sainkho Namtchylak, Kongar-ool Ondar chante avec le coeur au bord des lèvres et sa très grande générosité vocale fait qu’on l’écoute tout d’abord religieusement puis on s’emballe très vite… Un peu comme le public de Letterman silencieux au début (pour ne pas dire abasourdi) et véritablement enthousiaste à la fin.
La deuxième technique est le Sygyt. Si le Khomeii est le chant du vent entre les rochers, le Sygyt est celui des oiseaux et de la légère brise printanière. L’auditeur peu habitué entendra une flûte ou un sifflet, bien loin de se douter que les cordes vocales d’un être humain peuvent produire de telles harmonies. Chaque maître accorde à cette technique de chant une place bien particulière dans ses interprétations. Ainsi Kongar-ool Andar la maîtrise parfaitement, passant avec une facilité déconcertante du Khomeii au Sygyt et inversement. Tout comme, il peut glisser quelques notes de Kargyraa, le son le plus profond du chant touvain. Imaginez ce que peut être le chant tibétain et vous aurez un entr’aperçu de ce que peut être le Kargyraa.
Un jour, j’ai tenté de reconstituer l’histoire de l’homme aux semelles de vent. A partir d’un vers d’un poème de Verlaine, je me suis arrêté aux portes de Touva. Au pays des aigles, les cieux se meuvent éternellement en un cercle vertueux. Dans ce pays à quelques milliers de kilomètres du nôtre, un étrange chant millénaire jaillit des tripes de la terre. L’air sans cesse agité et renouvelé par les vents et par le reflux des courants d’air m’encourage à être toujours en mouvement et tel “l’homme aux semelles de vent” si cher à Verlaine, il ne m’a pas été difficile de me convertir à ce chant, j’avais pris le temps de l’écouter et de l’apprécier. Je suis devenu un homme aux semelles de vent, ambassadeur volant d’un petit pays dont le monde ignore l’existence, mais dont le chant respire notre Terre.

– Bandeau, paysage de Touva, photo de Milagrokod
– Alash en studio, galerie d’Elementary Photography
http://www.blogotheque.net/2010/11/05/deep-throat-le-chant-de-touva/

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